Henri Ploquin (1924-2009) : De la terre à la brique.  De la brique aux P.T.T.
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  Table des matières

  1. Les mémoires de ma jeunesse


  2. Les premiers souvenirs de mon enfance


  3. Un autre souvenir de jeunesse


  4. Une aventure à l'âge de huit ans


  5. Un copain d'école


  6. Ma sortie d'école


  7. Mes premières fréquentations avec Simone


  8. Après notre mariage


  9. Ma nouvelle usine


  10. Ma première rencontre avec les P.T.T.


  11. Trois semaines à la Possonnière


  12. Un souvenir de facteur


  13. Histoire ou aventure dans un bureau de poste


  14. Montjean-sur-Loire


  15. Montfaucon-sur-Moine


  16. Rue de la Petite Planque, à Candé


  17. Un lièvre tombé en bonnes mains


  18. Mon départ à la retraite

  19.  
  20. Mot de la fin

  21.  
  22. Dessins originaux accompagnant mon récit

  23.  

Chapitre 6
Ma sortie d'école


Alors que le printemps arrivait, mes parents décidèrent de ma sortie de l'école.  J'allais avoir douze ans le 10 avril 1936 et j'ai quitté l'école le 25 mars.  J'avais donc 15 jours de moins que mes douze ans.

Mon père est venu voir M. l'instituteur et lui a dit : « Je viens pour sortir mon deuxième fils Henri de l'école.  Je n'aurai plus ainsi de domestique à payer, du moment que mes enfants savent lire, écrire et compter.  C'est tout ce qu'il faut pour faire un paysan. »

J'étais content de quitter l'école car je ne m'y plaisais guère.

Mon frère aîné était déjà lui aussi sorti de l'école; il allait travailler dans les champs et remplaçait le domestique.  Moi, je remplaçais la bonne.  Mon travail était principalement de traire les vaches, matin et soir; monter l'écrémeuse, écrémer le lait, monter la baratte, faire le beurre et même faire la soupe.  Elle était souvent vite terminée : un gros chou-pomme, des patates, des rutabagas ou chou commun dans la marmite, quelquefois un gros morceau de lard d'une vieille coche qui pesait bien deux cents kilos.  Moi qui n'aimais pas tout cela je serais presque mort de faim si je n'avais pas eu le petit lait.  Je me penchais sous le robinet, tout en tournant l'écrémeuse et je buvais plus d'un demi litre de lait, matin et soir.  Quand arrivait l'heure de manger, je n'avais jamais faim; je n'aimais pas les choux qui étaient coupés à grands coups de couteau avec un petit morceau de beurre pour en changer le goût.

Je suis donc resté chez mes parents une année et, à quatorze ans, je partais domestique, car mes frères grandissaient et me remplaçaient.

C'est alors que mes parents, qui ne se plaisaient pas dans leur ferme de Freigné, cherchaient une autre ferme.  Ils en ont trouvé une qu'ils ont louée : la ferme de Villegontier de la commune de la Cornouaille, à quelques kilomètres de Candé.  Comme nous étions cinq garçons, les propriétaires louaient presque toujours les grandes fermes où il y avait beaucoup d'enfants et surtout des garçons.  C'était une très bonne ferme, mais moi je n'y ai pas travaillé beaucoup car mes frères grandissaient et il fallait que je parte gagner de l'argent pour mes parents et élever toute la petite famille qui suivait, comme j'étais le deuxième garçon.

A quatorze ans, je partis donc domestique.  Le troisième de mes frères m'a remplacé chez mes parents.  Je travaillais dans deux fermes différentes; les trois premières jours de la semaine chez un oncle et une tante.  Le jeudi et le vendredi, dans une autre ferme, et le samedi je revenais chez mes parents, et ainsi de suite.

C'était l'âge où je grandissais beaucoup.  Je travaillais dur en faisant deux fermes par semaine.  C'était toujours le plus pénible travail.  J'étais très grand pour mon âge, mais fluet; je ne pesais pas plus de soixante kilos et mesurais un mètre soixante-quinze au moins.

La saison est arrivée où j'ai changé de patron.  Je gagnais les plus hauts gages des communes avoisinantes.  Je percevais un denier comme pièce.  Je le méritais bien car je n'avais presque pas d'argent, mes parents percevaient mes gages, j'avais de quoi payer une bouteille de limonade le dimanche quand je sortais avec quelques copains.

Je suis ensuite tombé dans une ferme, chez de mauvais patrons je n'y suis pas resté longtemps, un peu plus de quatre mois, de la Saint-Jean, le 24 juin, à la Saint-Martin, le 10 novembre.  C'était bien assez car je mourais de faim et de soif et il fallait beaucoup y travailler.  Je faisais le travail dans deux fermes.  Le matin, jusqu'à midi, chez ce patron.  Quand j'arrivais avec mes chevaux dans la cour de la ferme, le patron allait se laver les mains et partait manger ainsi que toute la famille, et il me fallait dételer les bêtes, les faire boire, les soigner, descendre le foin, enfin je passais quinze à vingt minutes, et j'allais manger.  Quand j'arrivais à table, le patron fermait son gros couteau qu'il faisait claquer comme pour me dire qu'il était bientôt temps d'arrêter de manger.  Toute la famille avait fini; le patron allait au bord de la cheminée, roulait une cigarette et me regardait en me disant : « Tu sais, Henri, moi je mange vite, j'ai un râtelier. »

C'était le troisième jour que je travaillais dans cette ferme.

J'ai bien vite compris...  J'avais honte de rester seul à table, je ne pouvais manger.  Le patron boulangeait de gros pains ronds qui n'étaient pas cuits.  Aussitôt que j'en avais mangé une bouchée, j'avais soif.  J'avais en plus un tout petit verre et il fallait mettre moitié eau, moitié vin.

Quand je mangeais en même temps que les patrons, j'étais à un coin de table, le patron à l'autre, à l'opposé.  Lui, il avait un grand verre qui contenait bien un demi-litre.  La bouteille de vin était toujours du côté du patron.  Aussitôt que je demandais la bouteille, il la reprenait de son côté.  Le repas était vite expédié et c'est alors qu'on me disait d'aller travailler dans l'autre ferme, l'après-midi.

Il y avait un kilomètre environ à travers les herbages; lui, le patron, allait faire la sieste pendant que moi, sous le soleil et la chaleur, je traversais les champs.

Je me souviens qu'un jour, comme beaucoup d'autres, où j'étais vraiment fatigué, je n'en pouvais plus; je me suis couché sous un arbre, à l'ombre, et m'y suis endormi.  Quand je me suis réveillé, il était bien cinq ou six heures l'après-midi.  Il n'était plus temps d'aller travailler dans la deuxième ferme.  J'ai encore pris une bonne algarade.  Une autre fois, chez ce vieux... de patron, ils étaient tous partis, j'étais resté seul.  C'était la fin de la saison, l'époque des noix.  J'ai ramassé toutes les noix que j'ai pu trouver et je les ai cachées dans une gouttière en zinc.  Quand je pouvais me cacher pour en prendre une poignée et que j'avais faim, je savais où m'adresser.  Un jour qu'il n'en restait que trois ou quatre dans ma poche de pantalon, cela faisait du bruit.  Le vieux me demanda : « Qu'as-tu dans ta poche? »  Je lui ai dit que c'était des cailloux, mais il ne m'a pas cru...

J'y ai travaillé en tout quatre mois, et il était grand temps que je parte de chez ces patrons-là, car j'avais maigri de trois ou quatre kilos.  Je ne dormais plus, je rêvais toutes les nuits, je bousculais mon lit, je lançais les draps et les couvertures en hauteur et ça me retombait sur la tête.  Je croyais toujours être à charger du foin dans les charrettes, et jamais je n'allais assez vite.

Le dimanche matin, il fallait que je travaille jusqu'à neuf ou dix heures : balayer la cour, relever le fumier.  J'arrivais chez mes parents aux environs de onze heures et tous les dimanches soirs, quand il fallait repartir, chez le patron, je pleurais.  Mes parents, ma mère surtout, me disaient : « Tu es loué cher, il faut bien que tu restes; tu n'as plus guère de temps à y faire; la Saint Martin approche. »  J'étais bien content.

La Saint Martin étant venue, c'est alors que mes parents m'ont changé de ferme et de patrons.  Je suis tombé, comme l'on dit en Bretagne, « de la lande dans le pré », car j'ai trouvé de très bons patrons.  Il y avait bien sûr du travail, mais c'était bien régulier; j'étais très bien nourri.  On restait au moins une heure trente devant une table bien garnie.

Il y avait deux garçons qui grandissaient et qui m'ont remplacé.

C'est de cette ferme que je me suis mis à réétudier.  J'allais deux fois par semaine à l'école du soir, chez une demoiselle qui me faisait faire des dictées, car je n'avais jamais repris la plume depuis ma sortie de l'école, à douze ans, et je n'étais pas bon en orthographe.  J'avais envie de changer de métier et voulais entrer dans la gendarmerie.  La guerre se faisait sentir, on demandait de jeunes gendarmes pour passer un petit examen.  Je me suis présenté, ça me semblait facile, mais j'ai fait trop de fautes dans ma dictée.  J'ai continué l'école du soir; j'ai repassé un deuxième examen; j'avais encore trop de fautes.  La guerre est venue et j'ai abandonné.  Je suis reparti dans les fermes.

Je suis tombé dans une ferme où il n'y avait qu'un fils qui était soldat.  J'y suis resté quatre mois.  J'étais assez bien.

Il y avait peut-être mieux, mais il y avait plus mal.  Ensuite toujours la guerre, mais à ce moment-là, les Américains ont débarqué en France et ça a été les prisonniers allemands que l'on avait chez nous.  Le fils de mon patron est rentré et il a fallu encore changer de ferme.

Mon nouveau patron avait embauché un prisonnier allemand pour nous aider.  Celui-ci travaillait toujours avec moi.  Je ne connaissais pas l'allemand et lui pas le français.  Il a bien fallu que l'on se parle, si bien que l'on avait formé une langue moitié allemand, moitié français.  C'était un très bon garçon, il m'aimait bien et moi de même.  Je lui avais appris à compter en français, l'heure, les mois, les jours, les semaines et moi-même j'avais bien appris l'allemand.  Je me débrouillais très bien.  Nous avons travaillé un an chez ces patrons-là.  Je me souviens d'un jour où il ne pouvait comprendre.  Dans la ferme, il y avait cinq enfants en bas âge, dont une fille qui s'appelait Nicole.  Sa mère lui disait : « Dépêche-toi d'aller à l'école » et le soir, le patron nous disait d'aller chercher le licol pour mener les chevaux aux champs.  Alors Nicole, école, licol, il ne comprenait pas cela.  C'est vrai que pour un Allemand c'est difficile à expliquer.

J'ai travaillé un an avec ce prisonnier dans cette grande ferme qui n'était pas formidable. Il fallait beaucoup peiner; il y avait certes à manger mais la nourriture ne valait rien.  Tout avait goût de rance; les volailles avaient la tête tournée vers les marchés, pas souvent vers la casserole.  Le tout n'était pas bon, le lard jaune et rance, la soupe au plus vite prêt.  Mais j'étais encore mieux que dans la ferme où je suis resté quatre mois.

J'étais grand et maigre, je fatiguais beaucoup; je me souviens d'un jour où nous étions à battre du blé dans cette grande ferme.  J'avais deux furoncles à une fesse, près de l'aine.  J'avais grand mal, la fièvre montait.  Je n'ai pas pu continuer à travailler.  C'était en plein après-midi, il faisait très chaud, j'ai dû rentrer chez mes parents; j'ai bien mis deux heures à faire six kilomètres.  En arrivant à la maison, ma mère, qui était très dure, m'a enguuelé des pieds à la tête.  Elle m'a traité de fainéant.  J'avais bien 39 ou plus de température.  Je me suis couché et on a quand même fait venir le Docteur.  Il a fait deux visites et à la deuxième, m'a ouvert mes furoncles.  Je suis resté trois ou quatre jours au lit puis suis reparti à ma ferme.

J'y ai travaillé un an avant de rentrer chez mes parents, mais pas pour longtemps.  J'avais un frère qui partait soldat, car moi, je suis des classes qui n'ont pas été appelées.  J'ai demandé à mes parents qui avaient une grande ferme, de prendre le prisonnier allemand qui travaillait précédemment avec moi, car moi, je ne restais pas beaucoup chez mes parents.  Je travaillais dans un château tout proche.  C'est ainsi que je voyais toujours mon Allemand; il s'appelait Hantz Ratz.  Il était de Trèves, ou Triers, comme il disait.  Ils étaient deux garçons et trois filles; l'une s'appelait Grettel, je crois bien qu'elle était de mon âge, née en 1924.  Son père était employé des chemins de fer, à Trèves; lui, mon copain, était serrurier.  Je serais très heureux de savoir ce qu'il est devenu et d'avoir de ses nouvelles, car c'était un bon camarade.

Je me souviens du jour de mon mariage dans la ferme de mes parents.  C'est lui qui a nettoyé et décoré la grange où se faisait la noce.  C'était le 18 juin 1946, à Candé.  Le matin de mon mariage, j'ai demandé à ma mère de vêtir en civil le prisonnier, avec mes vêtements du dimanche.  Il était très bien ! et aux deux repas du midi et du soir, c'est lui qui servait le vin.  Les familles, venues de loin à notre mariage, ne se sont jamais aperçues que c'était un prisonnier allemand.  On était près de cent convives car les familles étaient nombreuses.

La guerre se terminait.  Je crois que mon camarade Hantz est resté encore quelques mois avant de rentrer dans son pays.  Je n'ai jamais eu de ses nouvelles.  Il devait avoir six ou sept ans de plus que moi.

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